Mort du grand douze

      Tous les "traîne-buissons" sont des quêteurs. Chacun d'entre eux cherche une sorte d'Eden, un lieu ou un instant magiques qui n'existent que dans leurs rêves, une Epiphanie naturaliste, un moment d'Eternel dans une vie bien trop matérialiste et démystifiée.

     Qu'est-ce-qui peut bien pousser ces solitaires à quitter leur lit douillet et les bienfaits du sommeil à des heures bien trop précoces, à s'user la santé dans ces nuits écourtées, ces courses matinales et ces longues attentes dans le froid, l'incertitude, l'espoir ? Si ce n'est la vision, cent fois reproduite par leur imagination, de ce moment paroxystique, inespéré, ce paradis naturaliste à découvrir ?

 

       Pour certains, cette passion dévorante  de la Quête trouve son acmé au moment du brame du cerf; cette période de folle euphorie animale, de primitivité pure, où la forêt s'embrase de la passion des cerfs, de ce chant décomplexé, hypnotique, qui nous renvoie à notre faiblesse de bête d'intérieur et nous ramène à l'humilité nécessaire de l'Homme face à la Nature.

 

        Cet Automne 2018 m'aura permis d'approcher cet Eden, de cotoyer son exaltation et sa rareté.

        Amené par mes périgrinations curieuses dans un secteur reclus de la Haute Truyère, sur la Margeride lozérienne, j'aurai eu le bonheur d'assister à ces scènes mémorables qui font courir tant d'hommes-des-bois.

        Le temps d'une journée magique, il m'aura été offert le spectacle désinhibé d'une véritable allégorie de la Place de brame. Le corps transi par la gelée blanche mais l'âme au septième ciel, j'aurai eu le plaisir d'observer pendant près de trois heures le ballet d'un maître de place et de son harem de biches suitées. L'isolement du lieu, le pic d'intensité du brame en ce 28 septembre et la discrétion de l'observateur-voyeur auront maintenu à découvert ces animaux d'ordinaire si discrets, malgré l'arrivée progressive du soleil.

         En une matinée féérique, me fut offert le spectacle de plusieurs scènes caractéristiques de l'éthologie du brame : les raires puissants du douze cors en direction des frondaisons et des concurrents tapis dans l'ombre, la reconduite à la frontière d'un jeune daguet rendu intrépide par l'impatience et le désir, les manoeuvres dignes du meilleur chien de berger pour empêcher les biches de rejoindre le couvert des arbres, les velléités lourdingues du mâle pour satisfaire son désir, la terreur dans les yeux des faons de l'année encore collés aux basques de leurs mères, les multiples sauts de clôture incontournables dans ce paysage d'élevage bovin, mais aussi les pauses bienvenues, pour le repos, les gratouilles ou l'abreuvement..

 

                                                                     Sébastien Dambrun, à suivre