Le brame...à la vie...à la mort

          J'avais pourtant bien hésité à sortir au matin de ce mardi 2 Octobre. Le week-end avait été riche et épuisant : sorties en chasse silencieuse, ouverture du lièvre, première battue au grand gibier en Haute-Marne et, comme mes chiens, j'avais grand besoin de repos.

 

          Mais les traces fraîches découvertes dans les marais du Brevon étaient trop prometteuses : plusieurs cerfs se souillaient là, régulièrement, accompagnant quelques biches, pas très nombreuses, semblait-il. Quelques raires s'étaient fait entendre assez tard en matinée la semaine dernière mais sans qu'il soit vraiment possible de les localiser et d'approcher la harde.

 

          C'était certainement au brame que je pourrais tirer la biche ou le jeune dont j'avais acquis le bracelet. Ma première biche ou le premier jeune, à presque soixante ans....

Il fallait se hâter car seuls les mâles restent l'hiver dans ce canton.

 

          Ce matin-là, une mince couche de nuages hauts promettaient de faire durer le brame un peu plus longtemps qu'à l'habitude. J'avais préparé l'approche au cours des multiples réveils nocturnes. Je partirais du sentier nord, en position dominante et à bon vent, si la météo restait fiable. Je pourrais de cet endroit assez éloigné du ruisseau du Brevon situer tout à loisir la place de brame.

 

          Mais "cela bramerait-il ?"

 

 

          A peine arrivé, une heure avant le jour, j'entendis les raires puissants et ininterrompus monter de la combe. Ces cris, qui me paraissaient assez lointains, donnaient vie à ce que m'avaient affirmé les habitués des forêts alentours.

 

          C'est dans ce village que j'avais commencé ma carrière d'instituteur en 1978 et jamais, je n'y avais entendu parler de brame à l'époque : les grands cervidés y étaient rares, "de passage" disait-on alors.

          Depuis quelques années, ils fréquentaient régulièrement la région. Nous en avions observé plusieurs fois au cours de nos sorties estivales à la recherche du brocard.

 

          Il me fallait à présent approcher "la place" avant le jour. Comme prévu, le vent qui montait de la combe m'était favorable. La descente par la sommière serait aisée car le chemin y est large et dégagé de toute végétation.

          Des craquements de branches, sur la droite, arrêtèrent ma progression alors que j'arrivais à quelques centaines de mètres des animaux. Les raires persistaient et un cerf traversa devant moi à une cinquantaine de mètres, ramenant une biche et un faon sur la place. Le jour se levait mais la lumière restait insuffisante pour espérer un cliché.

          Je parvenais enfin au layon qui allait me permettre de venir au plus près, toujours à bon vent. Je posai là la carabine qui commençait à peser. La clarté s'installait mais pas encore le soleil, toujours filtré par quelques nuages élevés. Les cerfs se déplaçaient devant moi, à quelques dizaines de mètres, sans que je puisse les apercevoir. Je trouvai alors une percée réalisée lors de la dernière exploitation forestière. Je disposais là d'une perspective de cent mètres à peine; nul doute qu'à un moment ou à un autre, les animaux emprunteraient cette ouverture, permettant la photo, ou qu'un faon ou une biche m'offrirait ma première occasion de tir.

 

          Quelques minutes encore s'égrènèrent. Me revinrent alors à ce moment les délicieux souvenirs de ma jeunesse insouciante, lorsque, avant de rejoindre l'école, je dévalais à VTT les chemins de Vaux Saules ou de Francheville à la poursuite des cerfs si abondants des années 80. Une douce musique, mélancolique et émouvante, "tristesse" de Chopin, envahissait mon esprit. Sur le texte "la dernière harde" de Maurice Genevoix, elle illustrait mon premier montage diapos sur le brame, qui bouleversait mes  élèves de cours moyen lorsque je les "mettais en condition" avant de partir pour nos classes découverte d'automne dans la région. Ils allaient y apprendre le respect du silence, la patience, l'immobilité, et l'art de l'observation de la forêt.

         

          J'étais là, seul, sans élève, sans école et sans montre, plus âgé et usé certes, mais libre. Je pouvais passer dans cette sente large et dorée tout le temps qu'il me plairait et que les cerfs m'imposeraient. Le "tristesse" de Chopin devenait volupté et l'émotion qui me piquait les yeux pouvait m'entraîner si loin.

 

 

Il était là, seul mais grandiose.

          Un cerf tout noir venait de pénétrer dans la trouée, l'appareil photo (un bridge dernier cri, léger et moins encombrant que le grand téléobjectif) était dejà à l'oeuvre. Qu'il était sombre ce grand cerf qui humait le sol et les branches ! Il ne tarda pas à disparaître sur ma gauche. Je ne pus résister à l'envie de contrôler le résultat des prises de vue (le bonheur du numérique et la sanction de l'impatience..). Il restait peu de clichés nets. Il faut dire que, ayant reçu l'appareil quelques jours auparavant, je n'avais pas eu le temps d'apprivoiser la longue notice et j'avais fonctionné en "tout automatique" , ce qui, pour la photo en milieu forestier, n'est pas la panacée.

Cette vérification empêcha hélas d'autres clichés lorsque le "pèlerin" repassa devant moi, de retour sur la place.

 

          Le "maître" bramait encore un peu, moins souvent sur ma droite et paraissait s'éloigner. Il était neuf heures, aux dires de l'horloge de l'église, qui autrefois nous sonnait la rentrée de la classe unique. Certains de mes anciens élèves de ce petit village travaillaient déjà  dans les champs. Les chiens de la ferme des Essarts hurlaient à tout rompre. Toute la vie d'Echalot était là et les cerfs persistaient à vivre leurs amours, indifférents à ce vacarme, trop proche pour leur être étranger, trop distant pour devenir un danger

          Soudain, sur ma gauche, une sorte d'aboiement se fit entendre, répété, puis insistant, bien plus grave que celui du brocard qui, risquant sa vie, alerte ses congénères de votre présence pour sauver l'espèce.

          Puis une sorte d'éternuement, grinçant parfois, chuintant aussi comme une indignation. C'était bien un cerf, mais un cri tel, sans doute lié à une blessure, une infirmité ou une maladie, que je n'en avais jamais entendu au cours de cinquante années que je fréquente cette fête de la nature. Et ce souffle progressait dans ma direction sous le soleil qui avait enfin daigné illuminer la cérémonie.

 

          Il était là, maintenant, seul mais grandiose. De face, son cou paraissait immense, qu'il gonflait un peu plus encore en m'apercevant. Toujours à bon vent, je multipliais les clichés, la lumière revenue permettant un peu plus l'approximation des réglages. Nous restâmes ainsi face à face de longues secondes que je savais garder pour toujours. Puis, il disparût imperceptiblement dans le taillis, derrière les cornouillers dont il goûtait tant les baies acidulées, ce que , depuis ma tendre enfance, je partageais avec lui.

 

          Puis le silence s'installa, tristement annonciateur de la fin de la fête. Je décidai néanmoins d'attendre encore, tant la forêt brillait sous le soleil, me souvenant avoir quitté  souvent la place trop tôt et sachant qu'à cette époque, tout est possible, à tout instant ,de ces journées rêvées dont le matin gelé annonce déjà l'hiver et où le midi retient encore un peu l'été.

          Je n'avais vu qu'une seule biche et un faon, très tôt. Les mâle se trouvaient certainement en surnombre, ce qui expliquait sans nul doute la force des rivalités du matin.

 

          Un animal arrivait, là où s'était évanoui le grand douze à la voix étrange. Pas un grand cerf, un daguet peut-être ? Une biche, c'était une biche qui s'offrait à moi à une cinquantaine de mètres. Elle avançait prudemment derrière des troncs de foyards. Je ne pouvais à cet instant être certain  de mon identification car sa tête m'était cachée par une branche encore chargée de cornouilles et je ne voulais pas commettre l'erreur de tirer un jeune daguet.

          Il se passa un siècle avant qu'elle ne se décide à parcourir ses derniers pas. La lunette de la carabine fut décisive, c'était bien une biche qui tomba sur place foudroyée par le projectile de la kipplauf. Elle me laissa à peine arriver auprès d'elle pour rendre son dernier râle. C'était une émotion intense, sans trophée certes même si les clichés allaient aisément le remplacer.

          Un silence profond s'était abattu sur Chevrey

J'appelai de suite mon épouse pour lui demander de l'aide. J'envoyai quelques messages à mes enfants et à mon père, à mes amis de chasse également car je n'avais de cesse de partager ce bonheur sauvage et parfois inexpliquable.

          Puis vint le recueillement, empli de respect pour cet animal à qui j'avais pris la vie, quand il se préparait à la perpétuer.

Qu'est-ce qui nous pousse à cette sauvagerie ? Est-ce une manière d'affirmer que nous restons vivants, de tromper notre propre départ ? Est-ce une suprême élégance que d'aimer la bête que l'on vient de tirer ou l'expression non contrôlée d'une folie destructrice ?

          Je pensai à cet instant aux hommes et aux femmes du village tout proche, connus il y a trente ans et qui, pour nombre d'entre eux, ne sont plus. Je revoyais avec affection "le Joseph" qui me parlait tant de Chevrey quand il invitait le jeune "instruisou" célibataire à la table familiale. Je pensais à tous ces villageois disparus qui m'avaient alors accueilli : monsieur et madame M.... qui me préparait le repas lors de mon premier remplacement en 1972 . Au menu d'alors, du gibier et pour conversation, la chasse. M. M....avait été un spécialiste de la chasse à l'affût de nuit du sanglier, comme on le pratiquait alors avant l'instauration du plan de chasse et du remboursement des dégâts de gibier par les chasseurs. Il prétendait avoir tué autant de bêtes noires qu'il comptait d'années d'âge. C'était  alors un solide octogénaire, qui s'équipait de rugueuses guêtres de cuir avant le départ à moto ou pour la chasse. Je le croyais volontiers car j'étais jeune et invité à sa table, et parce qu'il était retraité de la gendarmerie, comme mon grand-père.

          Perdu dans ces pensées, émouvantes pour certaines et délicieuses pour les autres, j'avais presque oublié le brame.

          Il se rappelait à moi, violemment sur ma doite. Le "maître de place" reprenait de l'ardeur après une période de répit et se rapprochait de nous. Il n'avait donc pas été perturbé par la détonation. Il est vrai que le vent m'était toujours favorable et que j'étais resté discret après le tir.

Mais c'est un autre cerf qui sortait du taillis, un jeune six cors précédant le grand maître dont je devinais les empaumures. Leur déplacement était lent, sans animosité et sans heurts.

 

           L'un était sans doute le page de l'autre, son protégé et son bouclier, lorsque le temps des battues ou des chasses à courre viendrait.

           Le grand cerf était arrêté à une vingtaine de mètres, derrière une "trochée" de charme et je ne pouvais tenter un cliché. Ses empaumures semblaient énormes : dressées dans leur blancheur, elles dominaient les buissons mais l'autofocus s'acharnait à se régler sur la végétation. J'attendais que le maître emprunte le petit chemin qui menait à une quinzaine de mètres devant moi, ce qu'il se décida à entreprendre après quelques minutes de tension intense.

          C'est alors que sonna dans la poche de ma veste l'odieuse sonnerie d'appel de mon téléphone que j'avais laissé sous tension par inadvertance, ce que j'évite toujours soigneusement en forêt. Cet appel incongru retentit comme une explosion et je crus bien que le cerf déguerpirait sans demander son reste, conscient comme ils le sont le plus souvent de la proximité du danger. Mais c'était jour béni par Saint Hubert, même pour un mécréant, et il était dit que tout me serait permis et offert.

          Le magnifique fit les quelques pas qui le séparaient de l'éclaircie et je pus le photographier plusieurs fois, sans obtenir un résultat assez net hélas. Le dernier déclic le dérangea et il rebroussa chemin, entraînant dans sa fuite contrôlée et paisible le page habitué à l'obéissance.










C'était jour béni par Saint Hubert, même pour un mécréant, et il était dit que tout me serait permis et offert.

          C'était cette fois bien terminé et mon épouse ne tarderait pas à me rejoindre. Je réfléchis donc à la meilleure façon de sortir la biche de la parcelle. Il n'était pas question de la porter car cela m'était formellement interdit par la faculté, comme on dit...Un ancien chemin de débardage, pas trop encombré de branchages, permettrait de la tirer avec corde et voiture; il ne resterait qu'à la hisser dans le véhicule assez bas de plancher pour nous éviter l'accident. Pour Marie, que j'avais rencontrée il y a trente ans, lorsque j'exerçais ici, qui venait d'une  région sans cerfs et qui pensait alors qu'ils ne vivaient que dans les parcs zoologiques, l'exercice allait se révéler des plus cocasses, mais elle avait pris l'habitude et une réelle dextérité à dépecer et préparer les animaux que je rapportais, même si, parfois, elle en regrettait la trop grande fréquence.

          Mais cette venaison, sauvage et délicieuse, et de surcroit dénuée ou presque de graisses saturées, était préconisée pour mon régime et nous nous régalions à l'avance, comme nos enfants et invités, des steaks fins, fins, fins qu'elle saurait nous découper ainsi que des civets et ragoûts qui mijoteraient longtemps dans notre vieille ferme, excitant un peu plus encore les "nez" pourtant habitués des cinq chiens qui peuplaient encore le chenil de "la maladière".

          Le temps avait passé et le soleil, bien haut, éclairait généreusement la sommière que j'avais regagnée pour voir arriver la voiture verte, acquise à l'ONF, par économie et peut-être aussi par défi....Il faut dire qu'avant de "faire instituteur", j'avais tenté d'entrer à l'Office national des forêts mais un sujet sur la reproduction des mousses avait mis fin à mes espoirs de réussite au concours et je m'étais orienté vers l'enseignement primaire, ce que je n'ai jamais regretté car j'ai pu tout à loisir conduire mes élèves en forêt, pour toutes sortes de projets concernant la sylviculture, l'étude et l'observation de la faune ainsi que la découverte des métiers qui s'y rattachent.

 

          C'est alors qu'une forme sombre et imposante se détacha en haut du chemin, à deux cents mètres environ. C'était un cerf, que je n'avais pas encore observé. Il me toisa de loin avec intérêt et se décida à venir à ma rencontre, me prenant sans doute pour l'un de ses rivaux. Le chemin qui le menait vers moi ne lui semblait pas long et il le parcourait avec résolution mais sans précipitation, s'arrêtant parfois pour juger de la situation et émettre un raire fatigué. Je multipliai les clichés avec grande confiance dans leur réussite tant la lumière était rayonnante et la forêt parée de son plus beau costume automnal.

          Arrivé à une cinquantaine de mètres, il s'arrêta un long moment derrière la basse branche pendante d'un foyard, comme je l'avais fait, au même endroit, au matin lors de mon approche. Saisissant parallèle ! Je me sentais un peu plus cerf encore...

          Il ne poursuivit pas la descente qui l'aurait mené à quelques pas de l'intrus mais choisit, un peu circonspect, d'entrer dans la parcelle où venait de mourir une biche qu'il avait peut-être saillie les jours précédents.

          Il stoppa et me dévisagea une dernière fois avant de disparaître dans le hallier où je venais de vivre des moments inoubliables, rares et pour certains inattendus.

 

          Je me promis alors de relire au retour "la dernière harde" de Maurice Genevoix qui trôna longtemps sur la table des nuits de ma jeunesse.

 

          "La forêt peu à peu sortait de sa longue pamoison".....je pouvais, pour ma part, y entrer tant cette matinée hors du temps des mortels marquait l'accomplissement d'une quête éternelle.  Pour la vie...à la mort....

 

                                                     Jean Pierre Dambrun. 3 Octobre 2012