LES MOUFLONS DU 15 AOUT

 


 

SOUVENIRS D'UNE NUIT A LA BELLE ETOILE

DANS LA RESERVE NATIONALE DE CHASSE DU

MERCANTOUR , LE 15 AOUT 1979, AVEC

  MOUFLONS ET  CHAMOIS, AVANT LA

CREATION DU PARC NATIONAL ET LE RETOUR

DU LOUP......        UN AUTRE SIECLE !!!

 


 

Les sapins et d'énormes rochers se disputaient les derniers mètres de la zone de combat...

          C'était jour de fête à Saint Martin Vésubie. En ce matin du quinze Août, les pèlerins étaient montés par centaines à la Madone de Fenestre. Ils avaient célébré la Vierge au célèbre sanctuaire puis, sous le chaud soleil de la fin de matinée, les plus courageux avaient gravi la pente sèche du sentier muletier jusqu'au lac. Le copieux pique-nique, préparé la veille avec soin, les avait récompensés de cette "longue marche", exploit sportif sans lendemain que la plupart ne rééditeraient que l'année prochaine à la même date.

Les marmottes avaient sifflé d'indignation devant ces chenilles processionnaires, multicolores et vociférantes. Les chamois avaient préféré le calme des pentes ombragées pour terminer la journée et les mouflons, au détour de quelque vire rocheuse, assistaient avec dédain au défilé pitoyable des bipèdes essoufflés.

 

          Au village, c'était la fête foraine. On s'affairait autour des stands, on admirait le défilé folklorique, on exhibait les plus belles toilettes aux terrasses des hôtels ou sous les fraîches allées de platanes. Les joueurs de boules, indifférents à ce remue-ménage, poursuivaient leur célébration rituelle et la Vésubie persistait à drainer les dernières eaux de la montagne assechée.

          Pour chacun, le spectacle était là, sur cette place grouillante, le long des ruelles encombrées où le caniveau abrupt rafraîchissait les jambes bronzées du tout Saint Martin.

 

          Le vrai spectacle, pour moi, en ce jour du 15 Août, je ne le trouverais ni à la Madone de Fenestre, ni à Saint Martin. Ce ne serait ni la célébration religieuse, ni la fête paienne et commerciale, ce devait être la fête sauvage dans le décor désolé des cirques du Mercantour. Les hommes, leurs joies et leurs croyances m'importaient peu. Seuls chamois et mouflons occupaient mon esprit et guidaient mes pas.

 

 

                                                     

 

 

 

 

Ces mouflons, je les "savais" au lac des Bessons.

          Je connaissais bien le chamois pour l'avoir découvert et souvent poursuivi en Suisse dans le Jura et les Alpes. Les clichés que j'en avais pouvaient me satisfaire mais de mouflon, point. C'est vers lui qu'allaient tendre tous mes efforts. La petite colonie implantée en Côte d'Or, dans le Val Suzon , végétait. La chasse en ayant été ouverte trop tôt à mes yeux. Il aurait fallu plus de temps et de calme à ces animaux pour occuper nos versants rocailleux. Etait-ce d'ailleurs souhaité..et souhaitable ?

 

          Aujourd'hui, ces mouflons, je les "savais"  au lac des Bessons. Trois bonnes heures de marche devaient m'y conduire et je décidai de passer la nuit là-haut, à l'abri de quelque rocher, entre étoiles et torrent.

          Le bulletin météo du secours en montagne, pessimiste, annonçait un temps menaçant. Tout incitait les promeneurs à redescendre au Boréon, point de départ des plus belles courses dans le Mercantour. De là, ils regagneraient campings ou hôtels, délaissant la montagne des heures propices à l'observation. Ils ne sauraient rien des étoiles qui s'allument et du jour qui vient. Ils perdaient en descendant les trésors de la nuit montagnarde. Je les plaignais tout en les remerciant secrètement de me laisser seule avec elle.

 

          Sapins, torrents, petits ponts en rondins et l'affreux refuge jaune de Coucourde laissé sur la droite, c'était le décor de la première heure.

          La pente devenait plus raide, le sac plus lourd, la sueur plus abondante. Les mélèzes et d'énormes rochers se disputaient les derniers mètres de la zone de combat. Une marmotte traversait furtivement les éboulis avant de disparaître dans le brouillard qui m'avait rattrappé, apportant un peu de fraîcheur mais annonçant mon arrivée aux animaux que j'espérais là-haut. L'espoir diminuait avec cette brume qui envahissait tout. Il me fallait attendre pour ne pas déranger les habitants de la montagne.

 

                                 

 

                                        

sapins, torrent, petits ponts en rondins.....

Deux chamois pâturaient à gauche, dans une petite combe...

          Profitant enfin d'une éclaircie, j'aperçus dans le défilé herbeux, à une centaine de mètres, une dizaine de mouflons : femelles, jeunes de l'année et un mâle aux cornes déjà imposantes. Caché derrière un rocher isolé, je montai fébrilement le téléobjectif sur le Pentax ; la lumière était faible mais suffisante pour permettre la prise de vue, la roche aidant à prendre appui.

          Mais j'avais sous-estimé la méfiance des bêtes qui disparurent bientôt dans le dédale de pierres du bord de torrent. Ces quelques clichés à la sauvette resteraient insuffisants. Il me fallait découvrir d'autres animaux ou rechercher les mêmes demain à l'aube.

          Reviendraient-ils au gagnage où je les avais dérangés, rien ne semblait moins sûr !!

 

          Je repris la montée dans le chaos des rocs détachés de la montagne. Deux chamois pâturaient à gauche dans une petite combe ; les approcher me prendrait trop de temps et la nuit venait. Je devais absolument localiser d'autres mouflons avant l'obscurité.

 

                              

Je repris la montée dans le chaos des rocs détachés de la montagne...

          Soudain à droite, des roulements de pierres : une quinzaine de mouflons, peut-être plus, femelles et jeunes, descendent au gagnage. Sans être repéré, je les laisse prendre possession de leur domaine nocturne et les approche dès qu'ils commencent à pâturer. Je peux encore photographier et m'empresse de multiplier les clichés. Une femelle et son jeune se sont écartés sur la gauche. Les jumelles m'apprennent que cette femelle a la patte arrière droite cassée et ressoudée. Elle ne s'en sert plus que pour prendre appui lorsque le rocher devient trop abrupt. Cette blessure semble l'éloigner de ses congénères. Elle passera la nuit à l'écart, tempérant les ardeurs de son petit.

          Bientôt, je suis "éventé" et les pierres roulent sous les sabots des fuyards. Je les rejoindrai demain matin, vers les névés couverts de cailloux du cirque des Bessons.

Cette blessure semble l'éloigner de ses congénères...

          J'installe mon campement à l'abri du brouillard qui continue à monter de la vallée. J'avale quelques prunes et j'observe une dernière fois la montagne. Là-haut, sur les névés, points noirs sur fond blanc, les jeunes mouflons jouent et bêlent de plaisir. C'est leur fête à eux aussi, celle de la montagne libre et paisible, de la faune sauvage et protégée. Je m'endors dans la contemplation solitaire des étoiles, écoutant les derniers bêlements des mouflons enfin découverts.

 

 

 


 

 

                                             

               En bas dans la vallée, on doit boire et manger, rire et danser. Ici, c'est le coeur qui chante et ce sont les images qui dansent.

          Plusieurs fois, des chutes de pierres me réveilleront. Vers cinq heures, un chamois viendra siffler d'effroi à quelques mètres. Il a dû sentir ma tanière d'un soir.

Il a dû sentir ma tanière d'un soir....

          Le jour se lève, moi aussi. Les chamois ont peu bougé depuis hier soir mais je n'aperçois plus les mouflons. Sont-ils restés vers les névés ? Je m'y rends mais il est encore trop tôt pour photographier. Pour la première fois depuis longtemps, le ciel s'est couvert. La pluie menace et ne me laissera pas le loisir de prendre tous les clichés souhaités.

          A la descente, je retrouve la femelle et le petit mouflon qui broutent vers mon bivouac. Curieux animaux qui hier soir fuyaient à distance et qui ce matin ne semblent pas impressionnés par les odeurs humaines de la nuit. Les photos, je l'espère, seront bonnes. Quatre pellicules riches de souvenirs attendent le développement. Quelques "antilopes des montagnes" encore seront mises dans la boîte. Les mouflons effrayés hier sont revenus au pâturage. Je consacre l'exclusivité au mâle. Il sera le seul que j'aie découvert.

Les mouflons ne semblent pas impressionnés par les odeurs humaines de la nuit...

IL PLEUT, LE MAUVAIS TEMPS S'INSTALLE ET NOIE TOUT

Je range les appareils et entreprends le retour. Croisant des promeneurs suant sous leurs imperméables et que leur chien de loin précède, je peste une fois de plus contre l'indiscipline et l'ignorance de ces imprudents, qui vont découvrir, à grand'peine, la montagne déserte du plein jour. Ils m'ont laissé les heures crépusculaires, ces moments révés de l'intense activité animale. Peut-être même ne soupçonnent-ils pas la richesse de la faune sauvage du Mercantour. Faudra-t-il que l'on change la réserve de chasse en Parc national pour qu'ils se prennent à y croire ? Ce ne semble pourtant qu'une question  de vocabulaire mais pour les habitants, de Barcelonnette à Menton, c'est une affaire primordiale.

          "Le pays n'est pas à vendre", ai-je lu sur une pancarte : il est à admirer et à respecter.

Que la Madone de Fenestre le protège encore longtemps, si elle le peut, comme ont su si bien le faire les gardes et les chasseurs des Alpes maritimes !

 

Ce sera alors, tous les jours et à jamais, la fête sauvage dans le massif sauvage et vivant du Mercantour.

 

 

          Jean Pierre Dambrun, Saint Martin Vésubie, le 16 Août 1979

             (un coucou amical à Odile et Michel, restés au camping)

TIRAGES SUR PAPIER COULEURS D'APRES DIAPOSITIVES EKTACHROME 400 ASA POUSSE A 1600 ASA.......VRAIMENT UN AUTRE SIECLE...!!!