đź’”Quelques instants avec le loup du Mont Lozère

la rencontre inespérée

 

ou l'improbable

incarné.

 

 

 

 

 

 

Par Sébastien Dambrun

(texte et images)

 

       Dans la Quête naturaliste, il en va souvent de l’abnégation

 

opiniâtre, de l’investissement de longue haleine avant

 

d’atteindre l’Observation tant espérée : repérages préalables,

 

bredouilles qui s’enchaînent, nuits écourtées par les réveils

 

matinaux et les couchers tardifs, longues heures d’affûts

 

investies dans l’attente d’une rencontre fugace...

 

 

        Mais il en va parfois d’un tout autre mode,

 

celui du coup de chance, de la généreuse

 

facétie de la Nature, qui vous offre sur un

 

plateau l’improbable rendez-vous avec la

 

félicité naturaliste. On est alors pas loin de

 

penser qu’il existe une sorte de Karma-des-

 

Hommes-des-Bois, une balance cosmique qui

 

additionne le temps passé et les échecs, pour

 

les payer en retour de quelques secondes d’une

 

récompense naturaliste tant attendue, voire

 

inespérée. Dit d’une façon triviale, parfois,

 

« la Nature paye son coup ! ».

 

 

        Une variante de cette approche mystique

 

noterait également que les rencontres

 

naturalistes exceptionnelles ont souvent lieu à

 

contre-temps de vos espérances, là où vous

 

vous y attendez le moins : venu pour un affût

 

aux vautours, vous tombez sur un Engoulevent

 

au nid ; en quête de la Loutre, vous marchez

 

sur une Belette ; le Gypatète barbu passe sous

 

votre nez alors que vous espériez le

 

Bouquetin ; une simple randonnée matinale

 

dans le Vercors vous plonge au cœur de l’arène

 

de parade des Tétras lyres...

 

  Ce fut mon cas, en cette aurore dominicale de début d'été sur

 

le Mont Lozère, lors d'un face-à-face magique avec le loup qui

 

hante ces contrées......ainsi que les rêves les plus fous de

 

nombreux naturalistes.

 

 

 

 

Venu en ces lieux avec quelques amis pour un bivouac

 

improvisé sous la pleine lune et une soirée jeu, l’ambition ne

 

portait en aucun cas sur la rencontre sauvage, encore moins

 

celle de « la Bête ». Quelques cervidés, peut-être un vautour

 

ou un Aigle royal, tels étaient les éventuels bonus naturalistes

 

que j’envisageais dans mon fort intérieur.

 

Pour enfoncer le clou de l’improbabilité du contexte, notons

 

que cette soirée bivouac n’était pas prévue dans notre

 

 programme du week-end, la nuit du samedi partant pour être

 

 classiquement casanière, repliée sous la couette dans le

 

 confort douillet d’un lit à sommier.

 

 Décidé à seize heures à l’initiative de Yannick (qu’il en soit à

 

 jamais remercié !), ce bivouac prit forme sur les berges du

 

 Tarn (modeste petite rivière de montagne en ce lieu situé à

 

 quelques encablures de sa source), aux alentours de vingt

 

 heures trente en ce samedi 4 Juillet.

 

 Hypnotisés par une pleine lune à son apogée, nous ne

 

 gagnerons les duvets que très tardivement. Pris dans une

 

 ambiance de sociabilité humaine, je n’aurai même pas pris le

 

 temps de sortir les jumelles de toute la soirée.

En cette période proche de l’Equinoxe, les nuits sont

particulièrement courtes. La franche lumière de l’aurore

matinale (et peut-être la sensation intérieure d’une urgence

imminente ?) m’a tiré de mon sommeil beaucoup plus

précocement que mes comparses, dispersés dans les buissons

alentours. Les humains encore endormis, il était temps de

profiter de ces quelques instants où la Nature appartient

encore pleinement à ses habitants si discrets en journée.


Sous le vent du Nord à cinq heures quarante cinq et mille trois

cents mètres d’altitude, il ne me fallut que quelques secondes

pour sortir du duvet puis enfiler jumelles et appareil photo.


A peine cinq minutes plus tard et à quelques dizaines de

mètres de notre campement, me voici en lisière de bois, les

jumelles aux yeux, le corps instantanément réveillé par la

fraîcheur matinale, mais l’esprit encore tout embrumé par une

nuit trop courte.

Comme à l’accoutumée, je m’offre d’abord un rapide balayage

panoramique du paysage qui s’ouvre devant moi, de la même

façon que nous envisagerions du regard les différents invités

d’une soirée au seuil d’une salle des fêtes. En y réfléchissant à

posteriori, j’espérais croiser les couleurs rougeoyantes du

pelage de cervidés qui dénotent aisément dans le dégradé de

vert des landes à genêts estivales.


Mon mouvement circulaire bute alors sur une ombre grise qui

file au rembûcher entre les blocs de granit, à environ deux

cents mètres au Nord. Mon cœur rate un battement, se fige

puis repart au grand galop alors que mon esprit s’échauffe

dangereusement : se peut-il que ce soit Lui ?! Cette vision tant

de fois espérée, visualisée comme dans un rêve-éveillé,

fantasmée au détour de chaque buisson est-elle – enfin ! - en

train de s’incarner réellement ?

Depuis six années passées en Lozère, venu dans ce

 

département pour travailler sur cet animal,

 

je n’avais jamais réellement imaginé pouvoir le croiser

 

effectivement, trop conscient de

 

l’implacable faiblesse des probabilités de rencontre dans ce

 

territoire immense, sauvage et

 

accueillant moins d’une poignée d’individus très erratiques et

 

extraordinairement discrets.

 

 

Mais revenons à ce moment.

 

Le corps fonctionne alors instantanément de manière

 

autonome : l’exposition du reflex et le cadrage des images sont

 

définis sans même s’en apercevoir et l’obturateur claque d’une

 

façon qui me paraît plus frénétique qu’à l’accoutumée. Alors

 

que dans le même temps, l’esprit cherche rationnellement à

 

confirmer les critères de reconnaissance de l’espèce, dans une

 

réminiscence de doute scientifique qui vise surtout à contenir

 

l’emballement des émotions et à s’assurer de la réalité du

 

spectacle qui s’offre à moi.

En s’arrêtant quelques instants en lisière du bois, cet animal, de

 

sexe mâle de toute évidence, m’offre généreusement une

 

prolongation de cet instant hors du temps, relevant plus de

 

l’apparition divine onirique que de l’observation naturaliste

 

concrète.

En une poignée de secondes, il plonge sous les frondaisons, me

 laissant tremblant et incrédule :

tout cela a-t-il bien eu lieu ?

 

De nouveau poussé par une petite voix intérieure


– était-ce celle de ma bonne étoile ? de la Nature qui me

 regardait maternellement déballer mon cadeau ? Dans le

 domaine naturaliste, il ne faut jamais rester sourd à ces

 sensations métaphysiques.

Je me rappelle qu’une piste forestière longe cette lisière,

 permettant peut-être de recroiser ce Loup dans son périple

 matinal vers son refuge diurne.

Le fort vent du Nord étant favorable à une telle approche, je

 rejoins cette piste à pleines enjambées.

Quelques cinq cents mètres plus loin, la piste forme un coude

 et s’ouvre sur une petite zone de pré-bois située en lisière du

 Tarn et permettant de rejoindre les prairies d’estive. Je m’y

 engage alors, poussé par un sens du vent toujours favorable, la

 promesse d’une visibilité facilitée dans ces espaces ouverts…

 et, peut-être là encore, une force supérieure et

transcendante.

 

Environ dix minutes se sont écoulées depuis la rencontre,

 quand j’arrive, à pas de loup (sic !), sur les berges du Tarn

 situées en lisière de bois.

Et là… Il apparaît de nouveau ! En plein travers, à environ

 quatre-vingts mètres, dans la prairie face à moi. Le soleil

 bientôt levé augmente la lumière incidente, les ISO « tombent

 » et les photos pourront être de meilleure qualité.

A bon vent, tapi dans l’ombre d’un hêtre lui aussi placé là par

 

la Providence, l’observateur ne sera jamais découvert par le

 

 loup,qui n’aura à aucun moment tourné le tête dans ma

 

 direction.

 

 A ce moment, sa démarche n’est plus celle d’un animal pressé 

 

 de rentrer à couvert, mais celle d’un jeune chien facétieux,


 qui trottine gaiement, tête haute, gueule ouverte et œil

 

  alerte, dans la direction de quelque chose située sur la droite.

Le Loup, disparaissant derrière un arbre, m’oblige à me

 

déplacer de quelques mètres pour me dégager la vue. C’est

 

alors que je comprends l’objet de ce changement de

 

comportement, l’objet de son désir : une petite harde de trois

 

biches et trois faons en livrée est en train de détaller face à

 

l’arrivée du prédateur.

Même découvert par la vigilance des biches, celui-ci plongera à

 

leur suite dans les genêts, au petit trot, probablement

 

conscient de ses faibles chances de capture mais peut-être lui

 

aussi poussé par l’espoir de l’Improbable.

 

Encore quelques clichés de ses oreilles rousses et la lande

 

finira par l’avaler, le cachant définitivement à ma vue.

Malgré les quarante-cinq minutes suivantes passées dans le

 

secteur, je finis par me résoudre au caractère mensonger de

 

l’adage « jamais deux sans trois » : le Loup ne m’offrira pas de

 

troisième Acte aujourd’hui.

Il est impossible de formuler à quel point

 

cette seconde rencontre était encore plus

 

improbable que la première, de mesurer les

 

trésors de chance amalgamés pour offrir une

 

telle perfection de scénario. Le voir une fois à

 

longue distance pendant cinq secondes relève

 

déjà de la chimère, mais réussir à le

 

« recouper », au moment parfait, à plus de

 

cinq cents mètres de distance de la première

 

rencontre, est tout bonnement impossible !

 

Et dire que la veille, en décidant du bivouac,

 

j’avais dit tout haut, mais sans vraiment

 

 y croire : « Je prends toujours mon

 

appareil photo ! On ne sait jamais, imaginez

 

qu’on tombe sur le Loup du Mont Lozère... »

 

Sébastien Dambrun

 

 Quelque part sur le Mont Lozère (48)

 

 dimanche 5 juillet 2020

 

 

Photos et vidéo : Nikon D500 et Nikkor 300 mm  f/4 PF, ER, VR

 10 000 ISO pour la première observation

 400 ISO pour la seconde

 


 

â–şCette observation a fait l’objet d’une fiche de relevé

 

d’indices adressée au Réseau Loup-Lynx de l’Agence

 

Française pour la Biodiversité (AFB) pour validation. 

 


 

L’identification de l’espèce a été authentifiée comme

 

certaine par retour le 8 Juillet 2020.